Enquêter
L’affaire Chronimed
Des essais sauvages sur des enfants autistes, un réseau de médecins autour d’un prix Nobel, une plainte, un livre — et une instruction toujours en cours. Le dossier, tel qu’il est raconté dans Le Livre noir de l’autisme.


Lanceuse d’alerte
Tout a commencé presque par hasard.
À la fin d’un événement de SOS Autisme France, alors que je rangeais la salle avec quelques bénévoles, deux mères discutaient à côté de moi du traitement qu’elles donnaient à leurs enfants. J’ai entendu les mots « antibiotiques » et « chélation ». Cela a immédiatement attiré mon attention.
Je me suis approchée et je leur ai posé quelques questions. Mais, étrangement, plus je les interrogeais, plus elles semblaient mal à l’aise. Elles répondaient à demi-mot, comme si ce qu’elles faisaient devait rester confidentiel. C’est précisément ce malaise qui m’a alertée.
Je leur ai alors demandé qui leur prescrivait ces traitements, depuis combien de temps leurs enfants les prenaient et dans quel cadre médical ils leur étaient administrés.
À cet instant, je ne savais pas encore que cette conversation anodine allait m’entraîner dans plus d’un an d’enquête — et me conduire à découvrir tout un système.
Ces traitements étaient prescrits par des médecins appartenant à un groupe appelé Chronimed, présidé par le professeur Luc Montagnier. J’ai demandé aux mères concernées de témoigner. Une seule a eu le courage de se joindre à moi : Estelle Ast Verly, mère d’Alan, victime d’essais qui l’ont conduit à l’hospitalisation.
Aidée par des personnes autistes, j’ai enquêté pendant plus d’un an dans ce milieu — notamment dans les groupes fermés des réseaux sociaux, dits « Biomed », où ces praticiens recrutent des familles prêtes à livrer leurs enfants comme cobayes. L’enquête a établi que plus de 5 000 enfants, en France, au Maghreb, en Belgique, ont subi ces expériences.
J’ai ensuite alerté toutes les agences de santé — ANSM, ordre des médecins, ordre des pharmaciens — et le président de la République, la ministre de l’époque et sa déléguée interministérielle faisant barrage. Auditionnée par l’ANSM avec Estelle Ast Verly, je l’ai convaincue de se joindre à la plainte. Avec de nombreuses pièces — caméras cachées de visites médicales, ordonnances, témoignages audio, documents écrits, vidéos de conférences — nous avons déposé plainte auprès du Procureur de la République. Interrogées par la brigade dédiée, l’OCLAESP, nous avons fourni toutes les preuves nécessaires pour faire radier ces médecins et condamner les responsables. Ces essais se déroulaient, depuis 2012, dans l’indifférence générale et en toute impunité ; des associations, des fondations, des chercheurs, des médecins, des députés, des responsables politiques en parlaient librement dans les médias, jusqu’au Sénat.
Qui est Chronimed
L’association Chronimed a été créée à la suite d’une réunion de l’Association pour le développement de la nutrition orthomoléculaire, en décembre 2009, par le docteur Corinne Skorupka et un autre médecin, autour du professeur Luc Montagnier, pour « s’aider mutuellement et fédérer leurs recherches ». L’un de ses médecins, le docteur Philippe Raymond travaillait sur l’autisme et les maladies infectieuses à germes mal connus, borrélioses et maladie de Lyme. Ces médecins affirmaient que des « infections froides » étaient impliquées dans de nombreuses pathologies, dont l’autisme. Ils tenaient un discours paradoxal : ne pas « guérir systématiquement » l’autisme, tout en donnant des conférences intitulées « sortir de l’autisme ».
Dans un document transmis à SOS autisme France, le docteur Raymond, membre fondateur, expliquait que « les traitements antibiotiques et immunostimulants seront d’autant plus efficaces qu’ils seront accompagnés par de l’ABA », et qu'« en traitant ces infections par des cures d’antibiotiques de plus en plus espacées, on arrive à réduire de manière souvent spectaculaire les symptômes de l’autisme », tout en reconnaissant « un taux d’échec d’environ 20 % ». Il n’a jamais apporté la moindre preuve de ces allégations.
Le 20 mars 2012, le professeur Montagnier provoque une vive controverse à l’Académie de médecine en soutenant que les antibiotiques permettraient d’améliorer un grand nombre d’enfants — 55 % d’amélioration rapide sur 97 autistes, selon lui. L’Académie publie un communiqué : il s’agit « d’observations cliniques isolées et non d’un essai clinique de type cas-témoin », « la méthode utilisée et les résultats annoncés demandent à être accueillis avec prudence », et il serait « déraisonnable de donner aux parents d’enfants atteints de cette maladie des espoirs injustifiés avant une validation de ces résultats par plusieurs équipes médicales ».
Ces pratiques étaient connues. En mars 2010, à l’Institut médico-éducatif de Suresnes, douze enfants ont été pris en charge de façon intensive par la méthode ABA ; huit d’entre eux étaient suivis par le docteur Raymond. La chercheuse Marion Leboyer, de la Fondation FondaMental, en parlait ouvertement lors d’une audition au Sénat le 1er février 2017, en déplorant de ne pas trouver de financement. Le 30 novembre 2012, Olivier Véran, alors député, écrivait à la ministre de la Santé pour demander quel financement elle pouvait apporter à un protocole de recherche « assez court et peu coûteux », dont « les résultats sont très attendus par les parents d’enfants autistes ».
Protocoles coûteux et petits arrangements déontologiques
Les traitements s’accompagnaient de régimes — sans gluten, sans caséine, paléolithique, Fodmap, à base de graines — aux conséquences réelles sur l’organisme des enfants : amaigrissement, troubles du comportement alimentaire. Le protocole associait un antibiotique prescrit pendant des mois, des antifongiques et des antiparasitaires ; d’autres médecins y ajoutaient de la cortisone, des antiviraux, de l’aspirine, ou la naltrexone, habituellement prescrite aux personnes alcooliques ou toxicomanes. Le docteur Corinne Skorupka, radiée en 2010, vantait le GcMAF, une protéine extrêmement dangereuse faisant l’objet d’une enquête pénale internationale. À cela s’ajoutaient des « chélations », censées « nettoyer » l’organisme des métaux lourds, des vitamines et des compléments, et des examens inutiles comme l’analyse de cheveux.
Sur les réseaux sociaux, les parents parlaient de fièvre, de ganglions, de maux de ventre, de diarrhées, de vomissements, d’amaigrissement, de migraines ; une mère évoquait un arrêt cardiaque. Ce « protocole », non recommandé par la Haute Autorité de santé, suivi des mois ou des années, exposait les enfants à des pathologies sévères et à une antibiorésistance lourde de conséquences.
Les familles payaient : la consultation, entre 200 et 400 €, parfois dans une autre ville ; « 1 000 € pour le protocole nutritionnel » ; environ 800 € d’analyses ; 200 € par mois de compléments alimentaires, pendant des années. On leur donnait les adresses de laboratoires en France et à l’étranger, de fondations suisses, de pharmacies « amies » qui délivraient les produits sans poser de questions. La mention « hors AMM » ne figurait pas sur toutes les ordonnances. L’Assurance maladie a ainsi remboursé ces traitements illégaux pendant des années.
Le témoignage d’Estelle
La mère d’Alan est tombée dans les mains de Chronimed après la consultation d’un psychiatre conseillé par une amie Facebook du groupe Biomed. Des kilomètres pour le rencontrer ; une cure d’antibiotiques de plusieurs semaines ; un enfant qui ne mange plus, ne dort plus, dont les troubles digestifs empirent et les troubles du comportement décuplent. Affolée, elle appelle le psychiatre pour tout arrêter : « Si Alan a des troubles, c’est que le traitement fonctionne, cela fait partie du processus de guérison. » Une « nutridétoxicologue » lui explique ensuite que son fils a été « empoisonné » par les vaccins, les aliments, les pesticides, les perturbateurs endocriniens. Elle arrête tout. Alan n’a fait aucun progrès ; il a régressé. Elle en témoigne dans une tribune cosignée avec Olivia Cattan, publiée le 23 juillet 2018 dans le Huffington Post.
Le secret
Tout devait se passer dans le secret. Pour contacter un médecin, il fallait un parrain, une marraine, un président d’association, ou laisser un message sur Facebook pour intégrer un groupe. Certaines consultations se tenaient dans des appartements du XVIe arrondissement appartenant à des parents ; le médecin demandait à être réglé en espèces ; d’autres, en Suisse, par virement. Une fois cooptés, les parents prenaient rendez-vous avec l’un des médecins du réseau, exclusivement, et recevaient ordonnances, analyses à faire à l’étranger, adresses de pharmacies et de laboratoires du réseau.
Pour rassurer les familles, une attestation signée du professeur Luc Montagnier, prix Nobel de médecine 2008, leur était remise. Le 22 février 2016, en marge d’un congrès, il exposait sa conception : « Maintenant l’autisme est une épidémie mondiale […] il faut expliquer et guérir. »
Certains parents se contentaient d’administrer ces traitements ; d’autres servaient d’intermédiaires avec les médecins, administraient les groupes fermés, répondaient aux questions des familles jusqu’à conseiller des dosages ; d’autres encore vendaient des compléments alimentaires ou organisaient des levées de fonds pour les recherches du groupe.
Des traitements jamais validés
Ces « traitements de l’autisme » n’ont jamais été validés par la Haute Autorité de santé ; leur efficacité n’a jamais été établie par la moindre étude scientifique internationale. Si l’article R. 4127-8 du Code de la santé publique laisse le médecin « libre de ses prescriptions », il lui impose de « limiter ses prescriptions et ses actes à ce qui est nécessaire à la qualité, à la sécurité et à l’efficacité des soins ». L’article R. 4127-39 interdit de « proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé » : « toute pratique de charlatanisme est interdite ». Aucune personne autiste, à ce jour, n’a été « guérie » de l’autisme.
Où en est l’affaire
Le dossier a été remis à la déléguée interministérielle à la stratégie nationale pour l’autisme, Claire Compagnon, le 1er août 2018, après une alerte à la secrétaire d’État Sophie Cluzel et au Premier ministre Édouard Philippe le 30 juillet 2018. Ce dossier n’a jamais été transmis à la ministre de la Santé, qui l’a attesté par écrit. Deux années se sont écoulées avant que les responsables politiques n’en parlent officiellement, poussés par les interventions d’Olivia Cattan dans les médias. Le réseau compte 54 médecins, avec des correspondants en France et en Europe ; des essais semblent avoir eu lieu aussi au Maghreb.
Le 24 septembre 2020, Le Livre noir de l’autisme paraît au Cherche Midi. Depuis, le professeur Montagnier est mort sans avoir été jugé ; les mères qui ont porté plainte n’ont pas eu de nouvelles du parquet de Paris. Les personnes mises en cause occupent toujours leurs fonctions. Un seul médecin a été radié : le docteur Raymond, en 2024… La radiation du docteur Skorupka, en 2010, confirme que ces traitements étaient déjà connus des instances compétentes. L’instruction est toujours en cours. SOS autisme France réclame toujours justice. La lenteur du traitement de ce dossier pose question…
Les pièces
Quelques-unes des pièces du dossier. L’ensemble est à consulter dans Le Livre noir de l’autisme (Le Cherche Midi, 2020 ; J’ai lu, 2022).





