Écrire

J’ai commencé à écrire toute petite.

Des nouvelles, surtout. Des histoires mystiques, fantastiques, métaphoriques, dans lesquelles les morts pouvaient revenir, les amours traverser le temps et le réel se fissurer pour laisser entrer l’étrange. J’aimais cet univers que j’avais découvert chez Théophile Gautier, notamment dans La Morte amoureuse.

Je remplissais des cahiers de personnages inventés, de vies parallèles, d’histoires qui n’existaient que pour moi. J’ai très vite compris que l’écriture offrait un pouvoir merveilleux : s’échapper du quotidien et s’enfermer dans une bulle imaginaire. Une façon, sans doute, de me protéger d’une enfance triste et solitaire.

Puis les livres sont entrés dans ma vie.

Il y eut d’abord Françoise Sagan et Marguerite Duras. Lorsque je tombais amoureuse d’un écrivain, cela devenait presque obsessionnel : il fallait que je lise tout. Un livre ne suffisait pas. Je voulais entrer dans son univers, comprendre sa musique, retrouver d’un roman à l’autre cette voix qui m’avait saisie.

Puis vint ma période d’Europe centrale : Milan Kundera, Stefan Zweig. Je me souviens de La Fête de l’insignifiance et de Vingt-quatre heures de la vie d’une femme, de ces passions contenues qui, soudain, font basculer une existence entière. J’aimais chez eux cette façon de mêler l’intime, le désir, la culpabilité et le vertige de vivre. Je les lisais avec cette étrange sensation que procurent certains écrivains : celle qu’ils mettaient des mots sur des sentiments que je connaissais déjà sans avoir encore appris à les nommer.

Puis je suis partie pour la Russie et ses grandes sagas pleines de passion, de familles, de drames et d’Histoire, celles de Tolstoï.

Comme j’étais à la fois naïve et terriblement romantique, ma soif de lire m’a ensuite conduite vers l’Angleterre, ses amours contrariées et ses héroïnes qui refusent de se laisser tout à fait enfermer : Jane Austen. Plus tard, il y eut Sylvia Plath, sa violence intérieure et sa fragilité, et les poèmes d’Emily Dickinson, ce monde immense contenu dans quelques lignes.

Il y eut aussi les écrivains israéliens. Amos Oz, bien sûr, pour sa façon de tenir ensemble l’intime, la politique, les blessures familiales et celles d’un pays tout entier. Et Naomi Ragen, dont les romans m’ont intéressée par ce regard porté sur les femmes, leur désir de liberté et leur place au sein des milieux juifs orthodoxes.

Il y avait sans doute quelque chose de profondément juif dans mon rapport aux livres. La mémoire, la transmission, l’exil, les générations qui se répondent, la nécessité de raconter pour que les êtres et les histoires ne disparaissent pas. Et cette obsession des questions. Dans le judaïsme, on répond souvent à une question par une autre question. Cela me ressemble assez.

J’ai d’ailleurs toujours éprouvé l’étrange sensation de ne pas être née à la bonne époque. Comme si une partie de moi appartenait à d’autres siècles, à d’autres villes, à d’autres vies. Alors les livres me permettaient de traverser le temps. D’habiter quelques heures la Russie de Tolstoï, l’Angleterre de Jane Austen, le Paris de Gautier ou l’Europe tourmentée de Zweig et de Kundera.

Lire, puis écrire, est devenu ma façon de quitter mon époque lorsqu’elle me semblait trop étroite et de vivre, en quelque sorte, plusieurs vies à la fois.

Les livres étaient devenus une géographie.
Mais aussi une machine à remonter le temps.
Je voyageais d’un auteur à l’autre comme on change de pays, d’époque ou d’existence.

Olivia, enfant
Olivia, enfant
Des histoires d’un côté, des notes de l’autre : les cahiers d’Olivia
Des histoires d’un côté, des notes de l’autre : les cahiers d’Olivia
La bibliothèque : Sagan, Zweig, Tolstoï, Gautier, Kundera…
La bibliothèque : Sagan, Zweig, Tolstoï, Gautier, Kundera…

Des mots aux métiers

J’ai ensuite suivi des études de lettres, puis de journalisme. Pendant ce temps, j’écrivais aussi les textes de mes chansons. Finalement, qu’il s’agisse d’une nouvelle, d’un refrain ou d’un article, je cherchais déjà la même chose : le mot juste. Celui qui touche l’âme.

Je suis ensuite devenue attachée de presse aux Éditions Robert Laffont. Pour quelqu’un qui avait passé son enfance et son adolescence entourée de livres, entrer ainsi dans une maison d’édition avait quelque chose d’un peu irréel. Les écrivains que j’avais jusque-là fréquentés à travers leurs pages devenaient soudain des êtres de chair, avec leurs doutes, leur humour, leurs exigences, leurs fragilités.

J’ai eu la chance d’y travailler avec de nombreux auteurs, parmi lesquels Marek Halter, et d’y faire également de très belles rencontres, notamment Jean d’Ormesson. Le journalisme, puis l’édition, m’auront ainsi offert un privilège extraordinaire : rencontrer certains de ceux dont les livres avaient accompagné ma vie.

Plus tard, d’autres rencontres suivront, comme celle d’Élie Wiesel. Certains resteront des auteurs admirés. D’autres deviendront des proches, parfois des amis.

Il y a quelque chose d’étrange et de merveilleux à voir soudain sortir des pages ceux dont on avait si longtemps entendu la voix intérieure.
J’ai eu la chance d’en garder des photographies.
Comme autant de passerelles entre la lectrice que j’étais et la femme que je suis devenue.

Le journalisme m’a appris une autre écriture. Celle qui oblige à sortir de soi, à observer, à écouter, à enquêter. À aller chercher derrière les apparences ce que les gens ne racontent pas toujours. À comprendre une histoire avant de prétendre la raconter.

J’ai écrit sur l’art, la culture, les religions, les femmes, la société. Et peu à peu, mes articles sont devenus plus engagés. Parce qu’il existe un moment où regarder ne suffit plus.

Dans un coin de ma mémoire, Zola et Hugo me hantaient. Cette idée, peut-être un peu ancienne, mais à laquelle je reste profondément attachée : qu’un écrivain ne vit pas forcément à l’écart du monde.

Il peut aussi s’y confronter.
Témoigner.
Dénoncer.
Prendre parti pour ceux que l’on entend moins.

Avec Élie Wiesel
Avec Élie Wiesel
Avec Jean d’Ormesson
Avec Jean d’Ormesson

Écrire avec colère

C’est ainsi qu’est né mon premier livre, Deux femmes en colère, écrit avec Kenza Braiga : une femme juive, une femme musulmane, deux citoyennes françaises qui confrontaient leurs religions, leurs traditions, leurs différences et leur même désir de liberté.

Puis vint La Femme, la République et le Bon Dieu, écrit avec Isabelle Lévy. Après avoir beaucoup travaillé et enquêté sur la place des femmes dans les religions, je voulais comprendre jusqu’où les traditions religieuses pouvaient peser sur leurs droits et leur liberté. Ces deux premiers ouvrages ont installé dans mon écriture des thèmes qui ne me quitteront plus : les femmes, la religion, la République et la laïcité.

Puis il y en eut d’autres. J’ai écrit de la fiction, un thriller, des essais, des enquêtes.

Puis l’autisme est entré dans ma vie avec mon fils.
Et mon écriture a changé.
Elle est devenue plus intime, plus urgente, plus politique aussi.

J’ai d’abord écrit D’un monde à l’autre, le récit de notre parcours. Celui d’une mère et de son enfant, mais aussi celui d’un combat contre un système qui laissait encore trop souvent les familles seules face aux difficultés.

Puis une autre urgence s’est imposée à moi : montrer l’autisme dans toute sa pluralité. Des enfants, des adolescents, des adultes. Des visages, des parcours, des sensibilités, des capacités, des fragilités différentes. Parce qu’il n’existe pas une seule manière d’être autiste, et que les difficultés ne disparaissent pas avec l’âge : elles changent de forme, se déplacent, se heurtent à d’autres obstacles.

C’est de cette envie qu’est né Autiste… et alors !, un beau livre mêlant textes et photographies. J’ai voulu que les images prennent toute leur place, qu’elles donnent à voir des personnes avant des diagnostics, des singularités avant des catégories.

Montrer cette diversité tout en défendant les droits des personnes autistes est devenu une nécessité. Un sacerdoce.

C’est ainsi que j’ai vécu l’écriture du Livre noir de l’autisme. Plus qu’une enquête, ce fut un véritable travail de lanceuse d’alerte. J’ai enquêté, pris des risques, reçu des menaces. J’y dénonçais ce que mes investigations avaient mis au jour : des essais sauvages pratiqués en France sur des personnes autistes, avec, selon les cas documentés dans le livre, l’appui ou la complaisance de médecins de renom et de figures politiques de premier plan. Et cette impression vertigineuse que tout cela pouvait se dérouler dans une quasi-impunité.

Puis vint L’École de la discorde, autre brûlot, consacré cette fois à l’inclusion scolaire : les promesses non tenues, les abandons, les parcours brisés et le gouffre entre les discours officiels et ce que vivent réellement les familles.

Écrire est alors devenu une manière de témoigner, dénoncer, transmettre et parfois réparer.

Il m’est arrivé d’écrire avec amour.
Souvent avec colère.
Parfois avec les deux.

Je ne sais pas écrire depuis une tour d’ivoire. Il faut que quelque chose me dérange, me bouleverse, m’amuse, me révolte ou m’échappe. Il me faut une faille dans laquelle entrer.

Les livres
Couverture : Deux femmes en colèreCouverture : La femme, la République et le bon DieuCouverture : D'un monde à l'autreCouverture : Autiste… et alors !Couverture : Le Livre noir de l'autismeCouverture : L'école de la discorde

Revenir à la fiction

Mais la fiction continuait de m’appeler.

Elle est revenue avec Kabbalah Esperanto. Avec ce roman, je retrouvais tout ce qui peuplait déjà mes cahiers d’enfant : le mysticisme, la Kabbale que j’avais étudiée, la réincarnation, les vies antérieures, l’amour et ces signes mystérieux qui semblent parfois relier les êtres au-delà du temps.

Puis j’ai eu envie d’aller ailleurs. De créer un personnage que l’on n’attendait pas.

Dans Identités contraires, j’ai imaginé un homme que tout le monde croit autiste, mais qui ne l’est pas. Un assassin de femmes qui observe, reproduit et mime certains comportements autistiques afin de brouiller les pistes et de dissimuler sa véritable identité.

Ce personnage me permettait de jouer avec ce qui m’a toujours fascinée dans la fiction : les apparences, le mensonge, l’identité, la part invisible des êtres et cette zone trouble où ce que l’on croit voir n’est pas forcément la vérité.

Couverture : Kabbalah EsperantoCouverture : Identités contraires

Revenir à soi

Puis, après avoir passé des années à raconter les autres, à défendre des causes, à enquêter, il m’a fallu revenir à moi.

À la petite fille.
À la femme.
À la mère.
À mes filles.
À mes racines.
À toutes ces vies que j’avais traversées parfois si vite que je n’avais jamais vraiment pris le temps de les regarder.

C’est ainsi qu’est né Le Sens de nos vies. Un livre sur mes origines, mes blessures, ma famille, mais aussi sur ce que nous transmettons, ce que nous gardons et ce dont nous essayons parfois de nous libérer. Mais aussi autour de cette question qui m’accompagne depuis toujours :

Que faisons-nous de ce qui nous arrive ?

Couverture : Le sens de nos vies

Retrouver les mots

Et puis, trente ans après avoir quitté la musique, quelque chose d’inattendu s’est produit. Dans un abri en Israël, pendant la guerre, les mots sont revenus autrement.

Des personnages sont apparus. Des dialogues. Une musique les accompagnait. Des chansons sont arrivées dans ma tête. L’idée d’une ville imaginaire. D’un monde inquiétant, quelque part entre Orwell et notre époque.

J’ai commencé à écrire sans savoir exactement où tout cela me conduirait.
Puis je n’ai plus pu m’arrêter.
Le livret de mon Opéra Pop est né ainsi.

Et soudain, toutes mes vies se sont rejointes : l’écrivaine, la journaliste, la militante, la musicienne et la petite fille qui inventait des histoires dans ses cahiers.

Finalement, je crois que je n’ai jamais vraiment choisi l’écriture ni la musique.
Elles étaient déjà là, quelque part, comme si elles m’attendaient.
Je les ai parfois abandonnées, parfois retrouvées.

Mais depuis toujours, elles m’accompagnent.

Chanter : « Il y a trente ans, je quittais la musique »
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