Militer

Deux associations, fondées à dix ans d’écart, pour les deux causes qui ont traversé ma vie : un féminisme universaliste, et le droit des personnes autistes à vivre parmi les autres, contre ce que j’ai nommé « l’autismophobie à la française ».

Mon féminisme

Derrière chacun de mes engagements, il y a presque toujours une histoire personnelle. Avant de défendre les droits des femmes, j’avais déjà éprouvé dans ma propre vie ce que signifiaient la précarité, la violence et le sexisme.

Jeune mère seule, j’ai connu les fins de mois difficiles et le regard de propriétaires qui hésitaient à louer, ou refusaient de louer, un appartement à une femme seule avec un enfant. J’ai connu cette fragilité particulière qui consiste à devoir assurer malgré tout : un toit, des factures, une vie normale pour son enfant, alors que tout peut basculer très vite.

J’ai aussi vécu la violence au sein d’un couple. Elle n’a pas commencé par des coups. Elle a commencé comme souvent : par les mots, le dénigrement, l’emprise, la peur. Puis elle s’est aggravée jusqu’à une violence extrême qui a failli me coûter la vie.

Dans le cadre de mon travail de journaliste, j’ai également subi une tentative de viol.

Et puis, comme tant de femmes, j’ai rencontré le sexisme ordinaire : celui que l’on minimise parce qu’il est banal, celui des remarques, des attitudes, des portes qui ne s’ouvrent pas de la même manière selon que l’on est un homme ou une femme.

Mais je crois que ce besoin de défendre les droits des femmes était en moi bien avant que je puisse lui donner un nom. Petite déjà, certaines choses me révoltaient. Je ne comprenais pas pourquoi, à la synagogue, je ne pouvais pas prier à côté de mon père simplement parce que j’étais une fille. Plus tard, je ne comprenais pas davantage pourquoi des femmes trans pouvaient être rejetées ou humiliées simplement parce qu’elles demandaient que leur identité soit reconnue et respectée.

Cette même question revenait toujours : pourquoi faudrait-il être moins libre, moins légitime ou moins digne à cause de ce que l’on est ?

C’est sans doute là que mon féminisme est né. Pas dans un livre, ni dans une théorie politique. Dans ma vie.

Et lorsque j’ai créé Paroles de femmes en 2005, je n’avais pas envie d’un féminisme qui trie les femmes entre celles que l’on défend et celles que l’on abandonne. Je voulais un féminisme universaliste, capable de défendre une femme précaire, une mère isolée, une victime de violences, une femme juive, musulmane ou chrétienne, une femme lesbienne ou une femme trans.

Parce qu’au-delà de nos histoires, de nos origines et de nos différences, il y a des sœurs de combat.

Paroles de femmes, depuis 2005

Paroles de femmes est née de rencontres.

À l’époque de Deux femmes en colère, je parcourais la France, mais aussi la Belgique, la Suisse et Israël pour des signatures et des conférences. Après les débats, certaines femmes restaient. Elles venaient me parler. Elles étaient juives, musulmanes, chrétiennes, croyantes ou non.

Beaucoup me disaient qu’elles ne se reconnaissaient pas dans les organisations féministes existantes. Certaines les trouvaient trop politisées, trop clivantes. D’autres avaient le sentiment que certains sujets devenaient impossibles à aborder : la religion, la laïcité, les traditions, les pressions exercées sur les femmes au nom de la foi, ou simplement leur désir d’être féministes sans devoir renier leur identité ou leurs croyances.

Je recueillais leurs témoignages et, peu à peu, une évidence s’est imposée : il ne suffisait plus d’écrire. Il fallait agir.

Couverture : Deux femmes en colère
Deux femmes en colère

À cette même époque, j’ai eu la chance de rencontrer Simone Veil. Ce fut l’une des plus belles rencontres de ma vie. J’avais pour elle une admiration sans bornes. Pour ce qu’elle avait traversé avec sa famille pendant la Shoah, bien sûr, mais aussi pour le courage avec lequel elle avait porté la loi sur l’IVG, malgré la violence des attaques et des insultes.

Certains après-midi, nous prenions le thé chez elle. Nous parlions de la République, de transmission, mais aussi de la jeune génération. Elle s’étonnait que certaines jeunes femmes rejettent jusqu’au mot « féminisme », comme si leurs droits étaient définitivement acquis, comme si les combats de leurs mères et de leurs grands-mères appartenaient déjà à un passé révolu. Nous parlions de tout ce qui avait été conquis. Et surtout de tout ce qu’il restait encore à défendre.

Ces conversations m’ont profondément marquée. Elles ont conforté une conviction qui était déjà la mienne : le féminisme ne devait appartenir à aucun parti, aucune religion, aucune communauté. Il devait pouvoir parler à toutes les femmes.

C’est dans cet esprit que j’ai créé Paroles de femmes, une association féministe, laïque, apolitique et mixte, pensée comme un espace où des femmes de toutes origines et de toutes convictions puissent se retrouver autour de combats communs.

Avec Simone Veil
Avec Simone Veil

Défendre la place des femmes dans ma propre religion

Être universaliste signifiait pour moi ne pas dénoncer uniquement ce qui se passait chez les autres. Il fallait aussi regarder ce qui, dans ma propre tradition, pouvait placer certaines femmes dans des situations profondément inégalitaires.

Je me suis notamment engagée sur la question du guet, l’acte de divorce religieux juif. Lorsqu’un mari refuse de le remettre à son épouse, celle-ci peut se retrouver dans l’impossibilité de se remarier religieusement. Certaines femmes restaient ainsi prisonnières pendant des années d’un mariage qui, civilement, n’existait pourtant plus.

Avec Paroles de femmes, j’ai voulu porter cette question auprès des responsables religieux et défendre l’idée que l’on puisse anticiper ces situations dès le mariage, afin qu’une femme ne puisse pas être retenue pendant des années contre sa volonté.

Ce combat était important pour moi parce qu’il résumait exactement ma conception du féminisme : on peut aimer profondément une religion, une tradition, une communauté, et pourtant refuser ce qui, en son sein, porte atteinte à la liberté des femmes. Une tribune est née de cet engagement, signée par de nombreuses personnalités, juives et non juives, en France et en Israël, parmi lesquelles Élisabeth Badinter, Isabelle Adjani, Fadela Amara, Ingrid Betancourt, Luc Ferry, Marie-Claude Pietragalla, Marek Halter, Anne Hidalgo… Lire dans Le Monde

Pétition pour l’égalité dans le divorce religieux juif, 2006
La pétition de 2006 pour l’égalité dans le divorce religieux juif (reconstitution), parue dans Le Monde et Tribune Juive

Les femmes, la République et les religions

Plus j’avançais, plus la question de la place des femmes dans les religions devenait centrale dans mon travail. C’est ainsi qu’est né La Femme, la République et le Bon Dieu, écrit avec Isabelle Lévy. Je voulais comprendre ce que les textes religieux disaient réellement des femmes, mais aussi ce que les hommes en avaient fait au fil des siècles. J’ai travaillé autour de ces questions avec des représentants des différentes religions afin de confronter les textes, les traditions, les interprétations et la réalité vécue par les femmes.

À partir de là, j’ai multiplié les conférences et les débats sur les femmes, la religion et la laïcité, notamment à l’Assemblée nationale et au Sénat. Je voulais que ces sujets puissent être abordés sans caricature. Défendre la laïcité sans mépriser les croyantes. Défendre les croyantes sans accepter que la religion serve à limiter leurs droits.

Couverture : La Femme, la République et le Bon Dieu
La Femme, la République et le Bon Dieu

Rassembler autour d’un socle commun

Paroles de femmes a grandi. Les témoignages affluaient, mais aussi l’envie de rassembler bien au-delà des appartenances politiques, religieuses ou communautaires.

J’ai alors porté une grande pétition pour les droits des femmes, prolongée par notre Charte des droits des femmes. Je voulais établir un socle simple, universel, sur lequel nous pouvions toutes nous retrouver : l’égalité, la liberté, la dignité, le droit de disposer de son corps, de travailler, d’être protégée contre les violences et de choisir sa vie.

La mobilisation a recueilli plus de 50 000 signatures et de nombreuses personnalités ont accepté de nous soutenir. Nous avons porté cette Charte jusque dans les institutions et à l’ONU.

Ce qui m’importait était de réunir des femmes qui ne pensaient pas nécessairement la même chose sur tout, mais qui pouvaient se retrouver sur l’essentiel. Parce que, pour moi, le féminisme n’a jamais consisté à fabriquer un nouveau camp. Il devait créer des ponts.

Présentation de la Charte des droits des femmes
Présentation de la Charte des droits des femmes

Prévenir

J’ai toujours pensé qu’il fallait agir avant que la violence ne s’installe. C’est dans cet esprit que j’ai créé la campagne Éducation-Égalité : un programme d’un an, à raison d’une heure par semaine dans les collèges, pour parler de laïcité, de l’histoire du féminisme, des violences, des relations entre les filles et les garçons, des stéréotypes et de l’ambition professionnelle des filles. Les élèves ne restaient pas simples spectateurs : ils imaginaient eux-mêmes des scénarios et des campagnes. Puis nous avons parcouru la France pour porter ce travail dans d’autres établissements.

Nous sommes aussi intervenus après des agressions ou des viols. À la demande du ministère de la Justice, nous avons également travaillé auprès d’adolescents condamnés pour viol et placés en centre de détention. Un travail difficile, mais indispensable : comprendre les mécanismes de la violence pour tenter d’empêcher la récidive.

Cours d'égalité de Paroles de femmes dans un collège
Cours d’égalité de Paroles de femmes dans un collège

Protéger

Les violences faites aux femmes ont très vite occupé une place centrale dans mon engagement. Parce que je savais, pour l’avoir vécu, qu’il ne suffisait pas de dire à une femme : « Partez. » Encore fallait-il qu’elle puisse partir.

Beaucoup ne quittaient pas leur conjoint violent parce qu’elles ne savaient tout simplement pas où aller. Quelques nuits à l’hôtel ou dans un centre d’urgence ne suffisent pas à reconstruire une vie. Certaines revenaient chez elles. D’autres basculaient dans la rue. Voir le clip avec Marc Levy, parrain de l’association

J’ai alors voulu montrer cette autre violence, plus silencieuse : celle de l’indifférence.

Avec Paroles de femmes, j’ai imaginé une campagne dans laquelle Lara Fabian, Fiona Gélin, Bruno Wolkowitch et Marek Halter se retrouvaient dans la rue, au milieu des passants, pour rendre visible ce que l’on ne regarde plus. Lire l’article du Parisien — « Quatre stars dans la peau de SDF »

Ce qui m’intéressait n’était pas seulement leur présence, mais le contraste : des visages connus devenus soudain anonymes, presque transparents. La caméra enregistrait aussi les regards qui glissaient, les pas qui continuaient, cette étrange capacité que nous avons parfois à ne plus voir ceux qui vivent à quelques mètres de nous.

Derrière cette indifférence, il y avait une réalité brutale : les femmes à la rue sont particulièrement exposées aux agressions, aux violences sexuelles, à l’exploitation et à une dégradation rapide de leur santé. La rue ne les protège de rien. Elle les rend au contraire plus vulnérables encore.

C’est de ce constat qu’est née mon idée des Maisons citoyennes : des lieux où une femme, parfois avec ses enfants, puisse trouver un refuge durable, mais surtout du temps. Le temps de se remettre debout. De retrouver un travail. Un logement. Son autonomie.

J’ai également défendu l’idée d’un Impôt de solidarité féminine, destiné à alimenter un fonds pour les femmes en situation de précarité. Puis il y eut d’autres campagnes, notamment « 30 jours pour survivre » avec Emmanuelle Béart.

J’ai enfin participé aux mobilisations autour de la reconnaissance des violences psychologiques. Parce que je le savais intimement : la violence physique ne commence pas avec le premier coup. Elle commence bien avant, dans les mots, l’humiliation, le dénigrement, la menace, jusqu’à ce qu’une femme finisse par douter d’elle-même et se croire responsable.

L’affaire DSK

Lorsque l’affaire DSK éclata, Paroles de femmes choisit de se tenir aux côtés de Tristane Banon, alors que beaucoup préféraient se taire ou l’attaquer. Comme beaucoup de journalistes, de personnalités politiques et d’artistes, je connaissais son histoire, l’ayant encouragée à porter plainte.

En septembre 2011, Paroles de femmes a participé à un grand rassemblement place du Châtelet pour que sa parole de victime soit entendue.

Lire dans Le Monde : le rassemblement de soutien à Tristane Banon · Le récit de Tristane Banon aux enquêteurs

Avec Tristane Banon, au rassemblement place du Châtelet, septembre 2011
Avec Tristane Banon, au rassemblement place du Châtelet, septembre 2011

Nommer les crimes

Avec le père de Cassandre Bouvier, assassinée en Argentine avec son amie Houria, j’ai également porté le combat pour que le mot « féminicide » entre dans le débat juridique et politique français. Parce que les mots comptent. Nommer une réalité, c’est déjà refuser de la rendre invisible.

C’est cette même conviction qui m’a conduite, après les massacres du 7 octobre en Israël, à dénoncer les violences sexuelles commises contre des femmes alors qu’une grande partie du mouvement féministe français restait silencieuse. Je ne pouvais pas accepter que l’on choisisse les femmes que l’on défend en fonction de leur nationalité, de leur religion ou du contexte politique. Lire la tribune dans Atlantico

Au-delà des frontières

Très vite, mon engagement a dépassé les frontières françaises. Certaines histoires arrivaient jusqu’à moi avec des visages, des voix, parfois une famille tout entière suspendue à l’espoir d’un retour. Lorsque Astrid Betancourt m’a sollicitée pour sa sœur Ingrid, retenue en otage dans la jungle colombienne, j’ai été immédiatement touchée par son combat. Rapidement, au-delà de la mobilisation, une profonde affection nous a liées.

Avec Paroles de femmes, nous nous sommes engagées pour la libération d’Ingrid : colloques, rassemblements avec des artistes, manifestations, interventions dans les médias… Derrière le symbole, je pensais surtout à ceux qui attendaient : sa sœur, ses enfants, sa mère, à ces années volées et à cette liberté dont on ne mesure parfois le prix que lorsqu’elle vous est brutalement arrachée.

Après sa libération, la retrouver enfin au Trocadéro, au milieu de cette foule immense venue célébrer son retour, partager la scène avec elle et y prendre la parole pour défendre les droits des femmes reste l’un des souvenirs les plus bouleversants de mes années de militance. Je tenais ce jour-là l’affiche d’un autre otage, Gilad Shalit, jeune soldat franco-israélien enlevé par le Hamas en 2006 et retenu à Gaza pendant plus de cinq ans, car sa mère, Aviva, m’avait sollicitée.

Il y eut aussi Florence Cassez, emprisonnée au Mexique, dont nous avons soutenu la libération aux côtés de l’artiste Yves Duteil. Et puis il y eut ces rencontres qui ont ouvert mon féminisme sur d’autres continents, d’autres cultures, d’autres formes de résistance.

J’ai ainsi interviewé Massouda Jalal, médecin et première femme candidate à la présidence de l’Afghanistan. Une femme qui, dans un pays où tant de portes restaient fermées aux femmes, avait choisi de les pousser une à une.

Et puis il y eut Sampat Pal, à la tête du Gulabi Gang, ces femmes indiennes reconnaissables à leurs saris roses. Leur combat avait quelque chose de romanesque, puisqu’elles parcouraient les villages pour défendre les femmes battues, interpeller les hommes violents et affronter, parfois bâton à la main, ceux qui pensaient pouvoir agir en toute impunité.

De la Colombie au Mexique, de l’Afghanistan à l’Inde, les cultures et les histoires étaient différentes, mais je retrouvais toujours la même chose : des femmes qui refusaient la place qu’on avait décidé de leur assigner. Des femmes pour qui la solidarité n’était pas un mot mais une force, une protection, parfois une manière de survivre.

Et cette conviction, devenue au fil des années une évidence : je ne voulais pas défendre seulement les femmes proches de moi, celles de mon pays ou celles dont l’histoire nous ressemblait. Je voulais défendre la parole de toutes les femmes, au-delà des frontières. Parce qu’une femme emprisonnée ailleurs, une femme battue ailleurs, une femme privée de ses droits à des milliers de kilomètres ne nous est jamais étrangère. Tant que l’une d’entre nous vit dans la peur, l’humiliation ou l’enfermement, aucune de nous ne peut tout à fait se croire libre. Sa liberté engage la nôtre. Son silence nous concerne. Son combat devient, d’une certaine manière, le nôtre.

Cette conviction n’était pas une formule. Quelques années plus tard, elle allait être mise à l’épreuve de la manière la plus brutale.

Au Trocadéro, discours pour les droits des femmes dans le monde
Au Trocadéro, discours pour les droits des femmes dans le monde.
Au Trocadéro, avec l’affiche de Gilad Shalit, aux côtés d’Ingrid Betancourt
Au Trocadéro, avec l’affiche de Gilad Shalit, aux côtés d’Ingrid Betancourt
Soirée pour la libération de Florence Cassez
Pour la libération de Florence Cassez
Mon interview de Massouda Jalal
Avec Sampat Pal, fondatrice du Gulabi Gang
Avec Sampat Pal, fondatrice du Gulabi Gang
Sa liberté engage la nôtre.
Son silence nous concerne.

Les viols du 7 octobre : un féminicide de masse

J’étais alors journaliste en Israël. Dans les jours qui ont suivi le 7 octobre, quelque chose m’a immédiatement saisie : au milieu de l’horreur générale, les violences commises contre les femmes portaient une dimension particulière qu’il fallait nommer. J’ai commencé à chercher. À interroger. À recouper. À alerter. Des sauveteurs, des journalistes, des autorités. Puis les ONG et les organisations féministes. Je ne cherchais ni une tribune personnelle ni un combat politique. Je voulais simplement que ces femmes ne disparaissent pas une seconde fois, englouties dans le récit général du massacre.

Le 7 novembre 2023, Paroles de femmes a lancé une pétition demandant la reconnaissance des viols et d’un « féminicide de masse ». Elle recueillera plus de 76 000 signatures. Trois jours plus tard, Libération publiait notre appel, soutenu notamment par Sandrine Rousseau, Anne Hidalgo, Isabelle Carré, Samuel Le Bihan, Anne Sinclair, Muriel Robin et de nombreuses autres personnalités.

Puis l’alerte a grandi. Et avec elle, quelque chose de plus trouble est apparu. Une cause que j’avais voulue féministe, universelle et humaniste est progressivement devenue aussi un enjeu de représentation, de communication et parfois de récupération politique. D’autres femmes ont pris le relais — et c’était précisément ce que je souhaitais. Mais j’ai également vu mon initiative s’effacer, être reprise par des institutions ou des personnalités sans toujours être attribuée, tandis que le mot même que j’avais choisi, « féminicide », était contesté au profit d’autres lectures, notamment celle du « pogrom ». J’ai parfois eu le sentiment d’être effacée du récit au moment même où l’alerte que j’avais lancée commençait enfin à être entendue jusque dans les plus hautes instances internationales.

Je n’ai jamais voulu posséder ce combat. Encore moins m’en servir. Je voulais qu’il dépasse Paroles de femmes et qu’il devienne celui de toutes les femmes. Mais je refusais tout autant qu’il soit confisqué par les uns, instrumentalisé par les autres. Ces victimes ne devaient servir aucun camp. Elles devaient simplement être reconnues.

En mars 2024, la mission conduite par Pramila Patten, représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU chargée des violences sexuelles dans les conflits, a conclu qu’il existait des motifs raisonnables de croire que des violences sexuelles liées au conflit, notamment des viols et des viols collectifs, avaient été commises en plusieurs lieux le 7 octobre. Elle a également fait état d’informations « claires et convaincantes » concernant des violences sexuelles infligées à certains otages (lire le communiqué des Nations unies). Quelques mois plus tard, la justice internationale a également intégré ces violences dans ses procédures : en novembre 2024, les juges de la Cour pénale internationale ont estimé qu’il existait des motifs raisonnables de croire que Mohammed Deïf portait une responsabilité pour des crimes comprenant le viol et d’autres formes de violences sexuelles, qualifiés notamment de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre (lire la déclaration de la Cour pénale internationale).

L’alerte avait fini par être entendue. Pour moi, l’essentiel était là : que l’on cesse enfin de détourner les yeux. Mais je continuerai à nommer ces crimes comme je les ai nommés dès le début : un féminicide de masse. Parce que les mots ont un sens. Et parce qu’à force de refuser le mot qui désigne la violence exercée contre des femmes précisément parce qu’elles sont des femmes, on risque d’effacer la dimension sexuelle et genrée de ce qui leur a été infligé. Je n’ai jamais compris pourquoi il aurait fallu choisir entre les mots. Le 7 octobre fut un massacre antisémite. Mais reconnaître cette réalité n’oblige pas à faire disparaître celle des femmes. Nommer ce qu’elles ont subi ne retire rien aux autres victimes. Cela leur rend simplement leur place dans le récit. Et c’est ce que je continuerai à défendre.

Rassembler

J’ai toujours voulu que Paroles de femmes soit aussi un lieu vivant. Un lieu où l’on ne vienne pas seulement parler de drames, mais aussi construire, débattre, créer, rire, transmettre.

Nous avons organisé Le Printemps des femmes, le gala « 1 000 femmes pour l’égalité », les Cafés féminins, des colloques à l’Assemblée nationale et au Sénat, la Marche de l’égalité, mais aussi des campagnes, des films, des concerts et des événements culturels. Des artistes et des personnalités nous ont accompagnées : Monica Bellucci, Lara Fabian, Fiona Gélin, Marek Halter, Bruno Wolkowitch, et beaucoup d’autres.

Il y eut aussi La Nuit des femmes, réunissant de nombreuses femmes artistes — de la musique, du théâtre, un défilé de mode, une exposition… Puis la soirée Chabada consacrée à Paroles de femmes sur France 3, avec Florent Pagny, Shy’m, Jenifer, Amandine Bourgeois, Claire Keim, Hélène Ségara, Samuel Benchetrit… Sans oublier le disque Libres de chanter chez Universal et le film « Une militance au quotidien », qui garde aujourd’hui la mémoire de ces années de mobilisation.

Pendant toutes ces années, j’ai essayé de faire trois choses : prévenir, protéger, rassembler. Et surtout ne jamais oublier pourquoi j’avais commencé.

Le public d'un colloque de Paroles de femmes
Un colloque de Paroles de femmes
Avec Rama Yade, à La Nuit des femmes
La Nuit des femmes, avec Rama Yade

Mon combat pour les personnes autistes

L’autisme est entré dans ma vie bien avant que je décide d’en faire un combat. D’abord avec mon frère. Puis avec mon fils, Ruben.

Ruben ne parlait pas. Il était traversé par des troubles sensoriels, des peurs, des comportements que personne autour de moi ne semblait véritablement comprendre. À quatre ans, le diagnostic est tombé : « autiste sévère ». Et avec lui, cette phrase d’un médecin : « Il faut faire le deuil de votre enfant. »

Je n’ai pas fait son deuil. Il était vivant. Il était là. Il fallait simplement trouver le chemin pour aller jusqu’à lui.

Un livre m’a conduite à Jérusalem, au centre du professeur Reuven Feuerstein. Là-bas, quelque chose s’est ouvert. Peu à peu, Ruben a trouvé les mots qui lui manquaient. Moi, je me suis formée à cette méthode fondée sur une conviction qui m’a profondément marquée : un enfant n’est jamais condamné à rester ce que l’on a décidé qu’il serait.

Feuerstein m’avait demandé une chose : que Ruben grandisse avec les autres. Il croyait profondément à l’apprentissage par l’imitation, à la force du groupe, à cette école ordinaire qui oblige l’enfant à regarder le monde et le monde à regarder l’enfant. Je lui avais promis.

Mais de retour en France, j’ai découvert une autre réalité. Le manque d’accompagnants formés. Les établissements qui hésitent. Les portes qui se ferment poliment. Une Éducation nationale qui parle d’inclusion mais qui, trop souvent, laisse aux familles le soin de la fabriquer elles-mêmes.

Alors j’ai quitté mon métier de journaliste. Je suis retournée sur les bancs de l’école. Pendant trois ans, je suis devenue, de fait, l’accompagnante de mon propre fils. Il fallait être là pour qu’il puisse rester avec les autres. Ce qui aurait dû relever d’un droit était devenu une organisation familiale, quotidienne, épuisante.

C’est au terme de ce parcours que j’ai créé, en 2014, SOS Autisme France, avec d’autres familles. Je ne voulais plus seulement me battre pour Ruben. Je voulais que les autres parents puissent, à leur tour, être accompagnés dans leurs combats. Qu’ils trouvent une main, une voix, un relais lorsqu’une porte se ferme. Qu’ils ne soient plus seuls face à l’école, aux institutions, aux médecins, à tout ce qui, parfois, transforme une vie de famille en parcours d’obstacles. Je voulais donner à tous ces enfants différents un avenir.

Leur apporter, grâce à la musique, au sport, aux fêtes que nous organisons, un peu de bonheur.

Notre objectif était simple : faire entrer les personnes autistes là où elles avaient toujours été tenues à distance. À l’école d’abord. Mais aussi dans les clubs sportifs, les écoles de musique, les théâtres, les ateliers culturels, les entreprises. C’est aussi pourquoi nous avons créé, dans des conservatoires comme à Levallois-Perret, des ateliers de théâtre, de piano et de chant.

Nous avons signé des conventions avec l’Éducation nationale et différentes fédérations sportives.

Nous avons organisé des rencontres à Roland-Garros et à l’Open de Bercy entre enfants autistes et des personnalités.

Puis nous avons développé des partenariats avec le Medef afin que l’emploi ne soit plus considéré comme un horizon inaccessible.

Parce qu’une personne autiste ne se résume pas à ce qu’elle ne sait pas faire. Il faut aussi regarder ce qu’elle sait faire autrement. Parfois mieux. Parfois avec une précision, une mémoire, une sensibilité ou une concentration que notre société ne sait simplement pas encore reconnaître.

Ce combat, je l’ai aussi mené par l’écriture. Parce qu’il fallait raconter ce que vivent les familles. Dire l’épuisement. Les portes fermées. Les humiliations parfois. Mais aussi les progrès. Les victoires minuscules qui, dans une famille, prennent la dimension d’un événement.

J’ai d’abord écrit D’un monde à l’autre, pour raconter notre parcours, celui de Ruben et le mien, et tout ce qu’une famille doit parfois traverser simplement pour qu’un enfant puisse apprendre, progresser, être accepté.

Puis il y eut Autiste… et alors !, pour montrer les personnes avant le diagnostic. Leurs visages. Leurs singularités. Leurs forces. Refuser que l’autisme efface celui ou celle qui le porte.

Plus tard, j’ai écrit L’École de la discorde, consacré à cette inclusion scolaire dont on proclame le principe mais dont les familles connaissent encore trop souvent les failles, les renoncements, les heures de scolarité perdues, les parcours brisés.

J’ai également participé à l’ouvrage collectif Au nom de la fragilité, dirigé par Charles Gardou, parce que la fragilité, loin d’être une faiblesse honteuse, dit quelque chose de profondément humain : notre besoin des autres, notre dépendance, notre désir d’être reconnu, accompagné, accueilli.

Écrire sur l’autisme, pour moi, n’a jamais été à côté du combat. C’était une autre manière de le mener.

Une affaire a aussi profondément marqué l’association : Chronimed. Devenue lanceuse d’alerte, j’ai dénoncé des traitements alternatifs et des pratiques médicales que mon enquête avait mises au jour auprès d’enfants autistes.

Depuis, le regard sur l’autisme a changé. Un peu. Les mots ont changé plus vite que les vies. On parle davantage d’inclusion, de neurodiversité, d’autodétermination. Mais les familles continuent de se heurter aux mêmes murs : l’école qui accueille à temps partiel, l’accompagnant qui manque, le club qui hésite, l’employeur qui a peur, les amitiés qui ne se créent pas parce que la différence dérange encore.

Alors je continue. Je continue à parler. À écrire. À dénoncer. À expliquer. À faire reculer les préjugés et l’ignorance. Dans les conférences. Dans mes chroniques, chaque semaine sur Radio J.

Dans mes podcasts « Un jour, un autiste » diffusés sur les plateformes Spotify et Deezer.

Partout où une parole peut encore déplacer un regard, faire tomber une peur, ouvrir une porte.

Parce qu’il reste encore trop de portes à ouvrir. Et trop de personnes autistes qui attendent simplement qu’on leur permette de vivre parmi les autres.

Parce qu’au fond, depuis le premier jour, je ne demande pas que les personnes autistes aient une place particulière. Je demande qu’elles aient leur place. Au milieu des autres. Dans l’école. Dans la ville. Dans le travail. Dans l’amitié. Dans l’amour. Dans la vie.

Ruben, petit
Ruben, petit — photo Claire Garate
Avec le professeur Feuerstein
Avec Ruben, à l’école
Avec Ruben, à l’école
Les enfants des ateliers de musique au conservatoire
À Roland-Garros, avec de jeunes champions de tennis autistes
Avec Benjamin Coulier-Nouhaud et Anaïs Thorel, jeunes champions de tennis autistes
Affiche du Medef : Autisme, cassez les codes en entreprise
Couverture : D’un monde à l’autreCouverture : Autiste… et alors !Couverture : L’École de la discorde
Couverture : Au nom de la fragilité
Sur le plateau de C à vous : « Les escrocs de l’autisme »Le quotidien des aidantsPodcast Un jour, un autisteL’autisme au fémininUn jour, un autiste

Défendre, par les mots

Vingt ans de prises de position, du féminisme à l’autisme, dans la presse nationale.

  • 8 mars 2024

    Chère Simone

    Lettre ouverte à Simone Veil, le jour de l’entrée de l’IVG dans la Constitution — sur ce que le féminisme a perdu et ce qu’il reste à défendre. Atlantico, Tribune Juive, Mediapart.

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  • Oct. – nov. 2023

    Les viols du 7 octobre

    La tribune dans Libération   La pétition
  • Atlantico

    L’autisme mimétique

    À force de vivre l’autisme au quotidien avec leur enfant, les parents en adoptent-ils les traits ? Une réflexion personnelle, et une question posée aux chercheurs.

    Atlantico, 31 oct. 2023   Atlantico, 9 nov. 2023   Atlantico, 8 déc. 2023 — « La guerre des mots »
  • 3 nov. 2016

    Candidats pour 2017, pensez aux 9 millions de citoyens touchés par le handicap. Ils votent !

    Pourquoi aucun journaliste ne pose la question du handicap aux présidentiables. Le Plus, Nouvel Obs.

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  • 1er avril 2016

    Être autiste en France

    Réponse à la secrétaire d’État : non, « la révolution de l’autisme » n’est pas en marche. Recherche, diagnostic précoce, formation des médecins. Huffington Post.

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  • 21 mars 2016

    La France n’offre aucun avenir aux personnes autistes

    Structures vieillissantes, personnel non formé, soins non remboursés : un manifeste en dix mesures remis aux élus. Le Plus, Nouvel Obs.

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  • 18 oct. 2015

    Contre le packing

    Une méthode interdite ailleurs, condamnée par l’ONU, encore vantée à la télévision française : pourquoi la place des enfants autistes est à l’école, pas sous les draps froids. Le Plus, Nouvel Obs.

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Aujourd’hui, chroniqueuse à Radio J. Écouter les chroniques en podcast

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